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Et si le tandem n'allait pas de soi ?
11 août 2026
“- Oh mais comment tu fais pour tricoter ? Tu as une de ces patiences ! - Je serais incapable de faire ce que tu fais, j’ai zéro, mais zéro patience”.
Je connais en effet des personnes qui tricotent ET qui sont des anges de sérénité dans le reste de leur vie. Ce n’est pas mon cas. Et peut-être pas le tien non plus. La question me turlupine depuis un moment et je me suis dit que j’allais essayer de comprendre cet apparent paradoxe.
Parce que voilà, on présente souvent la patience comme une vertu, c’est-à-dire un habitus, une qualité morale qui peut être acquise à force de répétition. Or, après plus de 50 ans, j’ai beau me dire que “la prochaine fois, je ne m’énerverai pas”, je trépigne toujours autant quand quelqu’un est en retard à un rendez-vous, quand ma fille fait attendre son covoit' ou que je suis encore la seule à jeter le rouleau vide de papier WC. En revanche je suis assez résignée quand il s’agit de faire la queue à la caisse du supermarché (comme-par-hasard-je-suis-dans-celle-qui-n’avance-pas), j’ai supporté sans trop broncher le port d’un appareil dentaire pendant des années alors qu’il me portait sur les nerfs. Et je peux tricoter des heures, que dis-je des mois et des années ! avec la placidité d’un encéphalogramme plat.
Y aurait-il différentes patiences ? Il semble que oui, si l’on en croit les travaux de Sarah Schnitker, professeure de psychologie et neurosciences à l'université Baylor, Texas (1). Elle en distingue trois et affirme qu’elles fonctionnent indépendamment les unes des autres :
la patience interpersonnelle, avec les gens,
la patience face aux tracas du quotidien comme les files d'attente, les retards, certaines lenteurs,
et la patience face aux épreuves de longue durée : il peut s’agir d’un projet de longue haleine, d’une maladie, d’un apprentissage.
On peut être excellent dans un domaine et complètement démuni dans un autre, affirme-t-elle : ah je comprends mieux ! Autrement dit, la patience n’existe pas au singulier.
À bien y regarder, le tricot relèverait donc de patience n°3 parce qu’il a à voir avec le temps long. Que se passe-t-il en fait quand je tricote ? Plein de choses, aussi bien dans mes mains que dans ma tête.

Dans mes mains, il y a d'abord ce geste qui se répète, encore et encore : le même mouvement, des dizaines (des centaines ?) de fois par rang. Ce geste devient vite automatique, ou plutôt instinctif, et au bout d'un moment je n'ai même plus besoin de regarder mes aiguilles (quand il s’agit d’une répétition facile, s’entend). Et quand les mains avancent toutes seules, la tête se détache. Une étude menée en 2013 auprès de plus de 3500 tricoteuses dans le monde a montré que plus on tricote souvent, plus on se sent calme et apaisée après avoir tricoté ; et que ce geste répétitif a un effet quasi méditatif, capable de faire décrocher l'esprit du monde extérieur (2). Ce n'est donc pas qu'une impression : les mailles, avec leur cadence, agissent vraiment comme un sas entre le dedans et le dehors.
Ce geste des deux mains, si simple, demande une coordination plus fine qu'il n'y paraît : une aiguille qui tient, l'autre qui pique, le fil qui passe. Betsan Corkhill, physiothérapeute britannique spécialisée dans les bienfaits thérapeutiques du tricot, avance une hypothèse intéressante : ce mouvement de va-et-vient partagerait un mécanisme avec l'EMDR, une thérapie qui utilise la stimulation alternée des deux côtés du cerveau pour apaiser le système nerveux (3). Rien n'est prouvé, mais la piste est sérieuse.
Dans cette perspective, le tricot a une place vraiment particulière dans le monde des arts du fil (cela vaut aussi pour le crochet je pense). C’est vraiment le geste répétitif, quasi automatique, qui t’installe dans ce “flow” décrit par Csikszentmihalyi : tu es absorbée, dans une sorte d’apesanteur où le temps n’est plus perçu comme d'habitude (4).

Mais l'automatisme des mains n'explique pas tout. Il y a un second ressort, presque à l'opposé du premier : le plaisir de voir la forme apparaître. Un rang qui s'ajoute à un autre, une manche qui prend forme, un motif jacquard ou une dentelle qui se dessine progressivement sous tes doigts : cette progression visible est en elle-même une récompense, renouvelée à chaque rang. D'ailleurs, plus un ouvrage est complexe, moins le geste est automatique, mais plus cette gratification du motif qui se construit prend le relais. Les deux mécanismes ne s'excluent pas : un tricot tout simple t'apaise par la répétition, un tricot exigeant te captive par la construction progressive du dessin. Dans les deux cas, tu es "dans le flow", mais par des chemins différents.
C'est un peu comme si tu devenais toi-même maîtresse de ce temps, parce que tu en dictes la cadence : l'unité de mesure n'est plus la seconde, mais la maille, on ne parle plus en minutes mais en rangs. D'où le fameux : "Je finis mon rang et j'arrive" qui ne convainc plus personne mais qui dit quelque chose de cette suspension du temps.
Et c'est là que je crois avoir enfin compris mon propre paradoxe. Reprenons mes exemples du début : le rendez-vous où l'autre n’est pas là, ma fille qui fait attendre son covoit', le rouleau de papier toilette que je suis la seule à changer. Dans chacune de ces situations, ce n'est pas l'attente en tant que telle qui m'agace : c'est que quelqu'un d'autre décide du rythme à ma place, et que je n'ai aucune prise dessus. Au tricot, c'est exactement l'inverse : je suis seule maîtresse de la cadence. Je peux ralentir, poser mon ouvrage, le reprendre le lendemain ou au contraire ne pas le lâcher un soir d'insomnie, rien ne m'est imposé. La durée est la même dans les deux cas ; ce qui change, c'est qui tient les commandes du temps.
Alors, suis-je patiente ? Je crois que la vraie question n'est plus vraiment celle-là. Elle serait plutôt : dans quelles conditions est-ce que je le deviens ? Et le tricot, avec son geste qui apaise, sa forme qui grandit sous mes yeux et son rythme dont je garde le contrôle, réunit à peu près toutes ces conditions à la fois. Reste à savoir si je saurais les trouver ailleurs, dans une file d’attente à la caisse, dans un embouteillage ou devant mon ordi qui rame.
Et toi, tu as aussi une patience à plusieurs vitesses ?
Voir sa présentation sur le site du Science of Virtues Lab, Baylor University.
Riley, J., Corkhill, B., & Morris, C. (2013). "The benefits of knitting for personal and social wellbeing in adulthood: findings from an international survey." British Journal of Occupational Therapy, 76(2), 50-57.
Voir Threadstack Community, "What Crochet Actually Does for Your Brain and Body".
Csikszentmihalyi, M. (1990). Flow: The Psychology of Optimal Experience. Harper & Row.
Comme tu as raison et comme c’est intéressant! C’est vrai que j’assimile un peu le tricot à de la méditation, le fait d’être dans ma bulle. Et cela a ceci de gratifiant qu’on construit quelque chose! Quelque chose à offrir ou à se mettre mais qui rempli aussi notre seau de fierté et de bonheur! Et quand notre seau de bonheur déborde, ce sont les autres qui en profitent!
J'aime beaucoup ton image du seau, elle est très juste. Merci au tricot de nous donner toutes ces gratifications !